Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de afrohistorama.over-blog.com

Les "Damnés de la terre". Frantz Fanon

4 Juin 2011 , Rédigé par afrohistorama, Toute l'histoire sans histoire

Frantz_Fanon.jpg

Nom de naissance Frantz Omar Fanon
Activité(s) psychiatre, essayiste
Naissance 20 juillet 1925
Fort-de-France (Martinique)
Décès

6 décembre 1961 (à 36 ans)
Bethesda (Maryland)

 

 

 

Actualité de Frantz Fanon 

Un colloque sur l’actualité de Frantz Fanon s’est tenu cette semaine à Naples. Le texte d’appel à ce colloque exprime bien  combien le discours de Fanon totalement déterminé par les évènements de son époque  trouve en même temps un très fort écho dans la situation d’aujourd’hui. 

 

Frantz Fanon

Un classique pour aujourd’hui * 

 

Demain s’ouvre une rencontre internationale dédiée aux "Damnés de la terre ». L’intense actualité d'un auteur qui résiste à son absence.

Le 6 décembre 1961, Frantz Fanon est décédé. à l’hôpital de Bethesda dans le Maryland. Né à la Martinique en 1925, psychiatre et philosophe devenu militant organique  du Front de libération nationale algérien Fanon meurt épuisé par la leucémie quelques jours après la publication  de son œuvre la plus célèbre : « Les damnés de la terre ». Anticolonialiste radical, mort malgré lui dans « le pays  des lyncheurs », rien de mieux pour rendre l’état d’esprit qui marque ce texte que de rappeler une lettre à un ami peu avant sa mort: « Cher Roger, la mort est toujours parmi nous, et donc ce qui importe n'est pas de savoir si nous pouvons l’éviter, mais plutôt si nous avons atteint le maximum des idées pour lesquelles nous nous sommes battus. Ce qui ici me décourage dans mon lit d’hôpital, alors que je sens ma force partir avec mon sang, ce n’est pas la mort elle-même, mais mourir de leucémie aux Etats-Unis, alors qu’il ya a trois mois, je pouvais encore combattre l’ennemi parce que je savais que j’étais malade. Nous ne sommes pas grand-chose  sur cette terre si nous ne nous savons pas avant tout les esclaves d'une cause, la cause des peuples, la cause de la Justice et de la liberté. Être conscient que, jusqu'à la fin je ne ferai que penser au peuple algérien et aux peuples du tiers monde, et que toute ma persévérance   sera uniquement pour leur cause.» Comme nous le savons, la cause pour laquelle Fanon  a lutté eut  sa première victoire majeure avec la conquête de l'indépendance de l'Algérie presque un an après cette lettre.

A l'occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Fanon et de la publication des damnés de la terre aura lieu les 19 et 20 mai à l'Université de Naples « L'orientale », une conférence internationale: «Frantz Fanon : Lire les damnés de la terre 50 ans après »

 

Un succès dans le monde entier

Les damnés de la terre a été l'un des livres les plus populaires dans les années 1960 et 1970 dans le monde entier. Dans la plupart des pays colonises, il est devenu un des  principaux textes de référence pour chaque militant engagé dans les luttes de libération nationale soit contre les anciennes puissances coloniales décidées à  garder leur domaine, soit contre les gouvernements démocratiques et militaires « indigènes », mais considérés comme  complices de la politique coloniale des États-Unis dans les trois continents de l'hémisphère sud. Même à l'intérieur des États-Unis, le texte de Fanon n'eut pas beaucoup de peine à devenir une sorte de Manuel de formation révolutionnaire pour  certains groupes politiques plus radicaux, que ce soit  sur les campus en révolte ou chez les militants noirs du Black Power.

 

Bobby Seale et Huey p.Newton, fondateurs des Black Panthers, considéraient le texte de Fanon comme d’une importance fondamentale pour  les luttes contre le racisme de la communauté afro-américaine. Nous pouvons aussi nous souvenir que l'introduction du manifeste du Black Power : « La politique de libération (de Stokely Carmichael et Charles Hamilton, 1967) » se termine par une référence au texte de Fanon. Tandis que la popularité énorme des Damnés dans le mouvement  des campus à l'époque est quelque chose que vous pouvez déduire de la haine exprimée par Hannah Arendt (dans son « Sur la violence ») envers tous ces jeunes blancs et noirs « ensorcelés par les pires excès rhétoriques de Fanon » et par son  « exaltation de la violence ».

 

En Europe, sa réception était différente. Le texte avait certainement de la notoriété et il y eut des adhésions enthousiastes, telles celles de Sartre et Simone de Beauvoir, de Giovanni Pirelli en Italie et du groupe d'intellectuels et militants rassemblés à Paris autour de la  revue Partisans. Mais, dans l'ensemble, l'attitude de la gauche et des politiciens plus radicaux de l'époque envers les damnés a oscillé entre une acceptation «paternaliste », c'est-à-dire simplement sympathique (plus que théorique et politique), la réserve (consciente)  et très souvent aussi la critique frontale. Les raisons de cette  rencontre manquée entre la pensée politique radicale dominante en Europe dans ces années-là et le tiers-mondisme de Fanon ne sont pas difficiles à trouver. Très schématiquement, on peut dire que le langage existentialiste dialectique  et humaniste de Fanon, son nationalisme intransigeant (si révolutionnaire et atypique), ses idées sur un prolétariat industriel européen, tenu intégré dans le projet de domination capitaliste et son accent constant sur les paysans et sur la sous-classe urbaine des pays les moins avancés comme sujets potentiellement  révolutionnaires étaient des conceptions assez éloignées  des «  schémas d’opinion» qui s’étaient établies dans les milieux  radicaux européens autour de 1968.

 

Mais si c'est cela  que nous dit l'histoire, pourquoi organiser à Naples en 2011 une conférence consacrée à la relecture des damnés de la Terre ?  Le titre de la Conférence suggère une première réponse : soit dans Fanon soit dans son texte, il y a aujourd'hui quelque  chose d’énigmatique et de terriblement actuel  qui en même temps continue à nous  mobiliser. C'est précisément ce qui demeure de durablement excessif, ce supplément de signification, qui assure la productivité des archives  fanoniennes, qui nous pousse constamment à lire le présent  à travers Fanon et, inversement, à lire Fanon à travers le présent. Ainsi, par exemple : combien d'entre nous n'ont pas pensé à Fanon et à son « manifeste pour la décolonisation » alors que les bombes de l'OTAN frappaient  l'Afghanistan, l'Irak et maintenant la Libye ? Combien d'entre nous n’ont pas pensé à Fanon pendant les insurrections dans les banlieues parisiennes en 2005 ? Combien d'entre nous n’y ont jamais pensé face aux invectives  habituelles contre les voiles et la burqa de la part des gouvernements européens ou devant leur négation continue du multiculturalisme, de ce métissage qui caractérise maintenant et irréversiblement nos régions métropolitaines ? Comment ne pas penser aux damnés de la terre et à son programme de décolonisation de l'Afrique, quand on parle de la situation actuelle de pays comme la Côte d'Ivoire, le Zimbabwe et le  Nigeria ? Ou de ceux que, aujourd'hui, à quelques kilomètres de l'Italie, secouent les bases politiques du Maghreb, c’est à dire de cette terre dans lequel Fanon avait investi ses espoirs révolutionnaires ? 

 

Pourtant, bien que le spectre de Fanon continue de rôder derrière des événements comme ceux-ci, il n'est jamais facile de s'emparer nettement de ce qu’il y a  de terriblement actuel  qui émane de ses textes et qui les relie presque viscéralement à bon nombre des phénomènes que nous avons sous nos yeux.

 

Par conséquent, cinquante ans après la publication de ce texte, Fanon continue à nous interpeller. Son cri désespéré, son indignation, ses choix radicaux face à la persistance de la violence économique et culturelle infligée par des siècles de colonialisme et de racisme à des millions d'hommes et de femmes continuent à nous mettre à l'épreuve ; ils nous invitent instamment à aller une fois de plus à travers ses textes non seulement pour saisir quelque chose de plus du monde que nous avons devant nous, mais aussi pour nous confronter à ce qu’ils conservent  d’insaisissable qui nous parle de leur incessante actualité. Pour tout cela, pour parvenir à une compréhension politique plus efficace de notre présent, relire les damnés de la terre aujourd'hui peut se révéler être encore un exercice d’une grand utilité.

 

Un  monde tout autre

 

Lire ce texte cinquante ans plus tard n’est donc pas suggérer un simple exercice philologique ou exégétique. L'objectif ne peut être réduit à comprendre « ce qu'avait  vraiment dit Fanon », comme le prétendait il y a quelques années une collection d'un célèbre éditeur italien. Il est clair dès le départ que les façons de lire Fanon, 50 ans plus tard, seront très différentes ; mais surtout que chacune de ces lectures se privilégiera  des priorités, ne pourra qu’être l'expression d'un positionnement - théorique et politique particulier – face à la réalité. C'est peut-être une des leçons fondamentales qu’on peut tirer de Fanon : aucune connaissance n'est jamais désintéressée ; aucun savoir n'est jamais politiquement impartial. Chaque analyse politique et culturelle de la réalité énoncée aujourd’hui présuppose un positionnement précis, un choix, une mise en ordre de bataille. 

 

Fanon a été très clair sur ce point : les discours abstraits sur l’homme sur l’humanité comme ceux typiques de la tradition démocratique libérale occidentale ou phénoménologie existentielle de Sartre, Freud et Merleau-Ponty ne servent à rien -  nous ne sommes pas confrontés à une commune condition humaine mais à un monde divisé hiérarchiquement, à un homme amputé de son humanité, c'est-à-dire  à une  intersubjectivité entravée par la violence coloniale , par l'application au gouvernement des hommes de savoirs de l’époque, de lois, de  politiques et d’économies racialisées.

 

Il est clair que le monde de Fanon n'est plus notre monde, mais l’actualité  de ses paroles tient au fait  que nous sommes toujours aux prises avec les effets de ce qu'on appelle « Europe » c'est-à-dire  une combinaison monstrueuse du capitalisme et du racisme. Les mouvements de libération nationale ont gagné, mais ils ont aussi perdu. Ou vice versa.  Peu importe. Les deux options nous donnent à penser la même chose : à parler entre nous de l'actualité des archives fanonienes, à  assurer l’impossibilité de le ranger dans les  archives  par rapport à la mémoire et à l'oubli, et principalement  son récit de la lutte pour la décolonisation,  son projet postcolonial, sa «triple dimension », c’est à dire sa nature à la fois insurrectionnelle, constitutive et rédemptrice. La décolonisation signifiait en fait pour Fanon lutter par tous les moyens nécessaires pour soustraire la  vie aux  forces qui finissent par l'étouffer et l’anéantir

 

Fanon nous interpelle encore aujourd'hui parce que:

1) la réalité et l'idée de l'Empire sont toujours parmi nous (pensez non seulement à l'Irak, à Afghanistan et à la situation actuelle en Libye, mais aussi aux élucubrations d'Angela Merkel, de James Cameron, de Nicolas Sarkozy et de Silvio Berlusconi contre la société multiculturelle) ;

2) cette réalité multiformes et racialisée - caractérisée par la coexistence de différents régimes de travail, de temporalités historiques et culturelles différentes, de différentes hiérarchies et statuts de citoyenneté, qui selon le Fanon était typique des colonies,  constitue aujourd'hui un élément principal de la composition de classe dans nos régions métropolitaines

3) et enfin le processus de valorisation du capitalisme néolibéral contemporain en combinant « l’accumulation par  l'expropriation » et la  « financiarisation », essaye maintenant de nous voler non seulement les moyens de production, mais aussi nos vies. Ainsi, l’homme intégral de Fanon- son projet de décolonisation et de ré-humanisation  de l'humanité – réémerge  dans chaque lutte présente visant à se réapproprier  sa vie, dans chaque bataille actuelle qui n’a  pas simplement pour objet une misérable  et éphémère compensation d’entreprise, matérielle ou identitaire, mais la reconstruction d'un nouvel homme commun qui revendique avec détermination l’autogestion de toutes les ressources (matérielles et intellectuelles) comme bien commun.

 

* Article publié par le quotidien italien IL MANIFESTO le 18.05.2011

  Traduction COMAGUER

 

Fanon et la Côte d’Ivoire

L’extrait d’un article de Fanon consacré à Houphouët Boigny vient, s’il en était encore  besoin, démontrer l’extrême actualité de l’analyse de l’auteur des Damnés de la Terre au moment où l’homme qu’Houphouët Boigny avait placé autoritairement au cœur de la vie politique ivoirienne vient d’y être remis, manu militari, par la France coloniale.

Pour corroborer la collaboration des « élites » africaines décolonisées avec l’ancien colonisateur un extrait du livre de Simone Gbagbo où elle raconte que  le gouvernement socialiste de la France et en particulier son ministre de l’intérieur Gaston Defferre fait tout pour empêcher l’exilé Laurent Gbagbo indésirable en Côte d’Ivoire où pour lutter pour la démocratie il a fondé le Front Populaire Ivoirien,  de déranger son ami Houphouët-Boigny.

 

Jeunesse des pays coloniaux ! 

Depuis quatre ans nous ne cessons de répéter à ceux qui siègent dans les Assemblées françaises que le colonialisme français ne fera l'objet d'aucune opération magique et qu'il est vain d'en espérer une progressive disparition.

L'avenir sera impitoyable pour ces hommes qui, jouissant du privilège exceptionnel de pouvoir dire à leurs oppresseurs des paroles de vérité, se sont cantonnés dans une attitude de quiétude, d'indifférence muette et quelquefois de froide complicité.

M. Houphouët-Boigny, député africain et Président du R.D.A. a, il y a quelques jours, accordé une interview à la presse. Après des considérations absurdes sur l'évolution souhaitée d'une Afrique ceinte du drapeau tricolore, il en arrive à la question algérienne et n'hésite pas à affirmer que l'Algérie doit demeurer dans le cadre français.

Ce monsieur, depuis plus de trois ans, s'est fait l'homme de paille du colonialisme français. Siégeant dans tous les gouvernements, M. Houphouët-Boigny a assumé directement la politique d'extermination pratiquée en Algérie.

Ayant à sa droite M. Lacoste et MM. Morice ou Chaban-Delmas à sa gauche, M. Houphouët-Boigny a cautionné de façon impardonnable une politique qui a endeuillé la nation algérienne et compromis pour de longues années le développement de notre pays.

M. Houphouët-Boigny s'est fait le commis-voyageur du colonialisme français et il n'à pas craint de se rendre aux Nations-Unies pour y défendre la thèse française.

M. Houphouët-Boigny est docteur en médecine. Il était ministre de la Santé de M. Gaillard. C'est sous son règne qu'eut lieu Sakiet Sidi Youssef. Les ambulances de la Croix-Rouge Internationale y furent mitraillées, bombardées, éventrées. Des dizaines de femmes et d'enfants furent coupés en deux par les rafales de l'aviation française.

L'Africain Houphouët-Boigny, le docteur en médecine Houphouët-Boigny, n'ont pas craint l'un et l'autre de revendiquer cette barbarie et de se déclarer solidaires des militaires français.

M. Houphouët-Boigny, en bon ministre de la République française, a estimé que son devoir était d'assumer Sakiet, de féliciter la vaillante armée française et d'appuyer en toute solidarité ministérielle les pressions sur le gouvernement tunisien.

Aux belles heures de l'impérialisme français, ce pouvait être une sorte d'honneur pour un colonisé de faire partie du gouvernement français. Cet honneur sans responsabilité ni risque, cette complaisance puérile à être ministre ou Secrétaire d’Etat, pouvaient à la rigueur être pardonnés.

Or, depuis dix ans, il est devenu proprement intolérable et inacceptable que des Africains puissent siéger dans le gouvernement du pays qui les domine.

Tout colonisé qui accepte aujourd'hui un siège gouvernemental doit savoir de la façon la plus claire qu'il aura à cautionner, tôt ou tard, une politique de répression, de massacres, d'assassinats collectifs dans l'une des régions de « l’Empire français »

Lorsqu'un colonisé comme M. Houphouët-Boigny, oublieux du racisme des colons, de la misère de son peuple, de l'exploitation éhontée de son pays en arrive à ne pas participer à la pulsation libératrice qui soulève les peuples opprimés et que, en son nom, tous pouvoirs sont donnés aux Bigeard et autres Massu, nous ne devons pas hésiter à affirmer qu'il s'agit de trahison, de complicité et d'incitation au meurtre.

Jeunesse d'Afrique, de Madagascar, des Antilles, les militaires de vos patries respectives enrôlés de force dans l'armée française ont rejoint avec enthousiasme les rangs de l'Armée de Libération Nationale algérienne. Aujourd'hui, côte à côte avec les patriotes algériens, ils poursuivent une lutte héroïque contre l'ennemi commun.

 

Le F.L.N. qui dirige le combat du peuple algérien s'adresse à vous et vous demande de faire pression sur vos parlementaires pour les obliger à déserter les Assemblées françaises.

 

L'heure est venue pour tous les coloniaux de participer activement à l'éreintement des colonialistes français.

Où que vous soyiez, il faut que vous sachiez que le moment est arrivé pour nous tous d'unir nos efforts et d'assener le coup de grâce à l'impérialisme français.

Jeunesse africaine! Jeunesse malgache! Jeunesse antillaise! Nous devons, tous ensemble, creuser la tombe où s'enlisera définitivement le colonialisme !

 

El Moudjahid 29 mai 1958.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article