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Le blog de afrohistorama.over-blog.com

L’ancien modèle de relations entre la France et l’Afrique n’est plus compris par les nouvelles générations d’Africains, comme d’ailleurs par l’opinion publique française.

28 Octobre 2012 , Rédigé par afrohistorama, Toute l'histoire sans histoire

L’ancien modèle de relations entre la France et l’Afrique n’est plus compris par les nouvelles générations d’Africains, comme d’ailleurs par l’opinion publique française.

Par Achille Mbembe

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Alors que dans son discours de Dakar, François Hollande annonce la fin de la Françafrique, le Camerounais Achille Mbembe*, théoricien du postcolonialisme, affirme que la France doit sortir de sa vision obsolète du continent.

Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, chaque nouveau dirigeant français s’est cru obligé, à un moment ou à un autre de son mandat, d’en appeler à une refonte des relations entre la France et l’Afrique. Ce fut le cas du général de Gaulle le 30 janvier 1944 à Brazzaville. Alors que la guerre n’était pas encore terminée, il invitait la France à “établir sur des bases nouvelles les conditions de la mise en valeur de notre Afrique” et, dans la relation entre la Métropole et l’Empire, à “choisir noblement, libéralement, la route des temps nouveaux”.

Lors d’une allocution devant le Parlement sud-africain réuni au Cap en février 2008, Nicolas Sarkozy ne dérogea point à la règle : “L’ancien modèle de relations entre la France et l’Afrique n’est plus compris par les nouvelles générations d’Africains, comme d’ailleurs par l’opinion publique française”, déclarait-il alors, avant d’en appeler à de nouveaux rapports fondés non plus sur l’inégalité, l’exploitation et le ressentiment, mais sur le respect et la reconnaissance des intérêts mutuels.

De passage à Dakar et en route pour le Sommet de la Francophonie à Kinshasa, François Hollande y est allé de sa propre voix le 12 octobre dernier : “Le temps de la Françafrique est révolu”. Et d’ajouter cette phrase sibylline : “Il y a la France et il y a l’Afrique”,  par quoi il faut entendre deux entités distinctes dont les rapports devraient etre désormais fondés sur « le respect, la clarté et la solidarité ».

Racisme, paternalisme, mercantilisme et bénévolat, boyau dur de la propagande coloniale

Le discours africain des gouvernements de France ne date pas d’hier. C’est au cours du XIXe siècle  – celui de l’impérialisme triomphant – qu’il se cristallise autour des trois matrices qu’il ne cessera, depuis lors, de recycler – le racisme, le paternalisme et le bénévolat.

À ces trois registres s’ajoutera un quatrième,  puisé tout droit dans l’idéologie mercantiliste de l’époque, et qui définit l’Afrique comme un immense champ en friches, où abondent des ressources à l’état brut, mais dont les richesses sont malheureusement inexploitées ou simplement gaspillées par des peuples attardés.

Ces quatre structures fondamentales du discours africain de la France officielle – racisme, paternalisme, mercantilisme et bénévolat – seront puissamment mobilisées entre 1820 et 1960. Elles serviront de noyau dur de la propagande coloniale. Propagées et disséminées au sein de la culture populaire, elles s’y infiltreront  au point de faire désormais partie du sens commun. Dans une large mesure – et malgré l’extraordinaire richesse et l’ampleur des connaissances accumulées par la recherche française sur l’Afrique depuis lors -  les schèmes mentaux à partir desquels la France officielle perçoit l’Afrique sont restés intacts malgré la décolonisation.

De la première moitié du XIX siècle jusqu’à la Première guerre mondiale, les ressortissants coloniaux africains seront considérés comme des sujets indigènes que la France doit ouvrir aux bienfaits de la « civilisation » en les élevant par degrés vers les sommets de dignité et de fraternité qui constituent, pense-t-on, notre génie propre.

Ce discours « civilisationiste » commence cependant  à perdre de son aura au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Et d’abord, il fait l’objet d’une critique sans concession de la part des intellectuels africains et de la diaspora noire regroupés dans maints mouvements de la pensée. Ensuite, il est battu en brèche par les organisations anticolonialistes dont les rayons d’action et d’influence sont transnationaux.

Par ailleurs, grâce au concours massif des soldats africains lors des deux guerres de 14-18 et 39-45, la France, bien que défaite, évite le désastre final. Le général de Gaulle est si conscient de la contribution décisive de l’Afrique à la chute du nazisme qu’il ne qualifie pas seulement  la Deuxième Guerre mondiale de « guerre africaine ». À ses yeux, cette guerre aura forgé, entre la Métropole et l’Empire, « un lien définitif ».

Que des rapports de fraternité remplacent les rapports de sujétion

La « dette de sang » contractée à la faveur de l’effort de guerre et sur les champs de bataille laisse entrevoir la possibilité qu’aux rapports de sujétion pure et simple puissent se substituer des rapports de fraternité. Les prémisses du discours de la « coopération » datent de cette époque. Et c’est ce discours de la « coopération » qui, plus tard, se transformera en celui du « partenariat », du « codéveloppement »  et de la « solidarité ».

Au sortir de la guerre, l’abolition du travail forcé et du code de l’indigénat, puis la naissance des partis politiques et des organisations syndicales dans les pays coloniaux changent la donne. L’heure est à l’anticolonialisme. À l’origine des grandes mobilisations africaines des années cinquante se trouve le désir des colonisés de pouvoir enfin jouir pleinement et entièrement  du statut et des droits de citoyen au sein d’une large Union Française regroupant la France métropolitaine et toutes ses dépendances.

En  octroyant finalement l’indépendance à ses anciennes colonies en 1960, la France montre qu’elle n’est pas prête à faire de tous ses anciens sujets coloniaux africains des citoyens à part entière d’une communauté politique rénovée, multiraciale et multinationale, où la frontière entre la Métropole et l’Empire serait institutionnellement abolie.

La décolonisation à la française : un paradoxe historique

La décolonisation à la française se résume en quelques mots : « Ni indépendance réelle et effective, ni inclusion au sein de la nation française ». La Françafrique est la traduction en actes de ce paradoxe historique. On en parle souvent comme si elle ne consistait qu’en quelques intermédiaires, émissaires et officines opérant dans l’ombre. Mais qu’est-elle donc, sinon un modèle de contrôle et de domination sans responsabilité ?

Vaste système d’immunités fondé sur l’assimilation réciproque et la  corruption mutuelle des segments des élites françaises et africaines, la Françafrique, modèle de décolonisation à l’envers,  sera régie par toutes sortes d’arrangements privés et de passe-droits et huilée par un ensemble de pratiques illégales, voire criminelles. Pour sa survie, ce système mi-suzerain, mi-prébendal et mi-tributaire dépendra de la permanence de formes de pouvoirs tyranniques en Afrique et d’une patrimonialisation de la politique africaine de la France soustraite, pour l’occasion, à tout contrôle démocratique et parlementaire.

Grâce à ce système, les potentats africains jouiront d’une large autonomie vis-à-vis de leurs peuples devant lesquels ils ne seront guère comptables. Les rapports entre la France et ses anciennes possessions coloniales seront rarement des rapports d’État à État. Des accords secrets et inégaux feront des satrapes africains des vassaux au sein d’une vaste toile informelle affixée à l’État français dont elle utilisera les instruments de la puissance et de la souveraineté, souvent à des fins purement privées.

Au centre de cette toile trônera le Prince de Élysée. Il sera relayé par  ses courtisans, ses émissaires, une panoplie d’officines dans lesquelles se mêleront affairisme, renseignement policier et militaire, toutes sortes de faveurs, et où, de temps à autre l’on décidera de quelques assassinats ciblés.

Pour jouir de la protection assurée par le suzerain, les potentats africains se déchargeront en retour d’aspects cruciaux de la souveraineté de leurs États sur le plan militaire et monétaire et transformeront leurs économies nationales en autant de marchés captifs. Cette abdication est également de nature idéologique et s’effectue par le biais de dispositifs institutionnels variés. Désormais privé des ressources de sa reproduction sur la longue durée, c’est ce cycle historique qui, objectivement, arrive à sa fin. Tout comme Nicolas Sarkozy avant lui, François Hollande l’admet.

La pieuvre est-elle pour autant morte ? Contrairement à son prédécesseur, François Hollande ne se fait pas du Continent une idée métaphysique. Vis-à-vis du Continent, il est relativement agnostique. L’Afrique n’est à ses yeux ni une région du monde structurée par le malheur primordial, ni le symbole vivant de l’enfance du monde.

La politique du futur africain

Dans son discours devant le Parlement sénégalais, François Hollande esquisse, par-delà des nombreux éléments de continuité, un glissement de taille dans le discours africain de la France officielle.

En phase avec ce qu’une partie grandissante des élites intellectuelles africaines et d’Africanistes français éclairés n’ont cessé de répéter au cours du dernier quart du XXe siècle, il propose que l’Afrique soit désormais lue à partir de sa capacité potentielle ou effective à devenir non seulement sa force propre, mais aussi le lieu où se joue l’avenir de la planète.

Un tel changement d’hypothèse historique est énorme. Il n’ouvre pas seulement la voie à une nouvelle génération de travaux et réflexions critiques. Il exige également un renouvellement décisif des ressources analytiques à partir desquels pourrait être formulée une politique du futur africain.

Tel étant le cas, la sorte d’agenda africain qu’esquisse François Hollande lors de son allocution dakaroise est raisonnable, encore que très modeste au regard de l’enjeu qu’il semble identifier.

Le rétablissement de rapports d’État à État, la redéfinition des termes de la présence militaire française en Afrique, les modalités de la souveraineté monétaire des pays de la zone franc, la question cruciale des richesses minières africaines et des conditions de leur extraction constituent des portes d’entrée valables, certes. Mais ils ne sont pas suffisants.

Le Continent est en passe de devenir le centre de gravité d’un cycle nouveau de migrations planétaires. Les Chinois s’installent au cœur de ses grandes métropoles tandis que des colonies commerçantes africaines s’établissent dans plusieurs mégalopoles d’Asie. Des milliers de Portugais rentrent en Angola et au Mozambique. Dubai, Hong Kong  et Shanghai prennent le relais des grandes destinations atlantiques. Des milliers d’étudiants s’en vont en Chine chaque année tandis que le Brésil, l’Inde, la Turquie et d’autres pays émergents frappent à la porte.

Il faudra plus qu’un catalogue de bonnes intentions

La politique du futur africain sera, de prime abord, une politique de la déclosion et de la circulation. Recroquevillée sur elle-même et occupée à bâtir autour d’elle des murs imprenables, l’Europe risque de n’en faire point partie.

D’autre part, si comme l’affirme François Hollande, la France et l’Afrique disposent effectivement d’une histoire commune, d’une langue en partage et d’une culture commune, il est étonnant que la question d’une politique culturelle visant justement à fructifier cet en-commun ne soit guère perçue comme un enjeu stratégique.

Noyautées par de vieux réseaux de clientèle et fermées aux forces dynamiques de la pensée critique et de la création de langue française, les diverses agences de la francophonie tournent dans le vide, dans une extraordinaire atonie intellectuelle. La bifurcation entre la francophonie (entendue comme un instrument d’influence externe et un outil de puissance) et le français (entendu comme objet de  politique nationale) ne fait qu’accentuer cette dispersion, alors même que les grands blocs linguistiques mondiaux ne cessent de se consolider aux dépens du français.

Mais que François Hollande n’ait proposé à Dakar qu’un agenda minimum n’est pas nécessairement le reflet d’une absence d’ambition ou d’un désir de banalisation des rapports avec le Continent. C’est peut-être surtout la conséquence du fait que la France est désormais une puissance en voie de déclassement.

Confrontée à une crise profonde qui n’est pas seulement économique puisqu’elle affecte y compris les ressources imaginaires de son identité, elle ne dispose plus des moyens matériels d’une véritable politique du monde.  Taraudé par le rêve funeste d’une « communauté sans étrangers », le peuple français tourne le dos à son passé gaullien et s’embourbe dans les marais du provincialisme et de la xénophobie.

Pendant trop longtemps, la France a vécu sur une idée obsolète de l’Afrique et est passée à coté des énormes transformations dont cette région du monde a fait l’expérience au cours du dernier quart du vingtième siècle notamment.

Sortir du quadruple piège du racisme, du paternalisme, du mercantilisme et du bénévolat exigera plus qu’un catalogue de bonnes intentions.

Achille Mbembe

* auteur de Sortir de la grande nuit – Essais sur l’Afrique décolonisée, (La Découverte, 2010.

 

 

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